« L’agriculture est le premier métier de l’homme : c’est le plus honnête, le plus utile, et par conséquent le plus noble qu’il puisse exercer. »

Jean-Jacques ROUSSEAU

L’édition 2026 du Salon de l’Agriculture qui a lieu du 21 février au 1er mars, se dessine comme un moment de vérité, bien au-delà de sa fonction de vitrine des productions nationales. Dans un contexte de campagne municipale, de tension politique croissante et de crise agricole, il est appelé à être une plateforme essentielle pour saisir les défis de la ruralité et redéfinir l’action publique. Mais concrètement, de quoi parlons nous ? “Mal nommer les choses, c’est ajouter du malheur au monde” disait Albert Camus. Une multitude de mots, de termes et de concepts sont utilisés pour décrire “le monde rural” et la confusion peut donc s’installer.

Nommer juste : rural, ruralisme, ruralité

La ruralité est un concept en constante évolution. Le terme “rural” renvoie historiquement au patrimoine, à l’identité et au passé. Le “ruralisme”, quant à lui, est apparu plus récemment lors de la modernisation des campagnes. Enfin, la “ruralité” désigne l’ensemble des termes liés au rural et au mode de vie qui va avec. Cet art de vivre évolue : de plus en plus de citadins s’installent à la campagne, attirés par la quête d’un cadre de vie plus serein et paisible. 

De ce fait, le salon de l’Agriculture est un lieu de convergence, de rencontres et de débats de cette ruralité. C’est dans cette optique que l’Institut des Décideurs Publics propose de vous fournir son analyse sur ce rendez-vous incontournable. Jadis, le salon fut le temple du “rural”, aujourd’hui c’est avant tout le témoin d’une crise structurelle et de mutations profondes. Ce faisant, les travaux de Bertrand Hervieu sur le terme de paysan comme une “résistance ou espérance de continuité” prennent tout leur sens. Enfin, nous l’évoquions l’année dernière, l’agriculture est toujours vivante et enracinée.

Une actualité brûlante : crise sanitaire, inquiétudes économiques, tensions politiques

L’édition 2026 s’ouvre à nouveau sur des revendications fortes. La gestion de la dermatose bovine dans le Sud-Ouest, qui a conduit à une absence inédite de bovins, rappelle la vulnérabilité sanitaire et climatique qui pèse sur la production. À cette instabilité s’ajoutent les inquiétudes sur les équilibres économiques et commerciaux (UE–Mercosur), ainsi que les fractures sociétales autour des pesticides, de la ressource en eau et de la souveraineté alimentaire. Le Salon devient alors un point d’étape sur des dossiers majeurs : loi d’urgence agricole, politique de l’eau, arbitrages sur la prédation et le loup, trajectoire de transition. La multiplication des annonces, sans vision lisible, alimente un besoin de cohérence auquel les décideurs devront répondre, dans l’arène, et surtout au retour dans les territoires. La loi Egalim 4 en est l’exemple parfait. Ce projet en cours de maturation, régulièrement évoqué depuis 2023 vise à renforcer la loi Égalim (2018) pour mieux rémunérer les agriculteurs, fixer les prix agricoles et rééquilibrer les rapports de force dans la filière agroalimentaire, notamment face à la grande distribution. Par ailleurs, la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, a indiqué qu’aucun examen d’Égalim 4 n’aura lieu avant l’été 2026, faute de place à l’ordre du jour parlementaire.

La ruralité au cœur de Paris : un face-à-face politique

La tenue du Salon au cœur de la capitale est l’expression la plus visible du fait que « la ruralité s’invite à Paris », obligeant les décideurs à une confrontation directe avec les réalités des territoires. L’Île-de-France, et plus particulièrement les Yvelines, incarne l’un des territoires les plus dynamiques et contrastés de la région, où se mettent en place les mutations urbaines, environnementales et sociales du Grand Paris. Le salon, en accueillant la ruralité au centre de Paris, expose la tension entre l’urbanité et l’espace agro-sylvo-pastoral. La région illustre la complexité de définir un espace rural par de « faibles densités et une utilisation agro-sylvo-pastorale dominante du sol » (Jean Paul Diry). Or, la pression foncière et la tertiarisation (55% de l’emploi) des zones dites rurales rendent les zonages traditionnels (Zonage en Aires Urbaines, Zone de Peuplement Industriel et Urbain) largement inopérants. En effet, ces zonages sont hérités d’une lecture binaire des territoires et peinent à matérialiser concrètement les recompositions actuelles.

Entre concentration et fragilité économique : le nœud de la chaîne de valeur

Le modèle économique agricole demeure marqué par une asymétrie structurelle dans la chaîne de valeur : volatilité des prix, hausse des contraintes, difficultés de rémunération à la source. À cela s’ajoutent des dépendances stratégiques : concentration du marché semencier, montée des technologies génomiques et des brevets, dépendance aux intrants, fragilisation de la biodiversité et réduction de la marge de manœuvre des exploitants.
La question centrale n’est pas uniquement productive : elle est politique. Elle concerne la souveraineté, l’aménagement du territoire, l’emploi, la santé, l’eau, la cohésion sociale. Le Salon met en scène ces tensions ; les collectivités devront les traiter. Cela passera par des politiques contractuelles équitables, des circuits courts, des AMAP, la promotion de l’innovation durable et l’implication des acteurs locaux dans la gouvernance territoriale. Par exemple, la petite commune de Langoüet (Ille-et-Vilaine) s’est engagée depuis 2004 dans une politique alimentaire durable. Les produits de la cantine scolaire sont bio avec un soutien aux producteurs locaux. À une autre échelle, des Projets Alimentaires Territoriaux (PAT) ont lieu dans des métropoles comme Bordeaux ou Strasbourg. Ils organisent la relation entre production agricole, transformation et restauration collective. 

Élus et ruralité : un lien vital en pleine campagne municipale

Le printemps 2026 sera marqué par les élections municipales. Pour les candidats et les maires sortants, le lien avec le monde rural est un enjeu électoral stratégique. De ce fait, le Salon est une tribune unique pour renouer ce dialogue, souvent compliqué, entre les élus et la ruralité. L’évolution des politiques publiques depuis les années 60 illustre une tension mouvante. Désormais, les maires sont en première ligne pour gérer la transition des campagnes : ils doivent à la fois soutenir une agriculture en crise tout en répondant aux attentes des nouveaux résidents en matière de services, de mobilité et de transition écologique. 

Une réappropriation citoyenne

L’un des succès populaires du Salon réside dans la manière dont les gens se réapproprient le sujet de la ruralité. Ce n’est plus seulement la “fête” des agriculteurs, mais un rendez-vous citoyen majeur. Le public est principalement urbain et vient chercher un lien avec la terre nourricière. Cette quête d’authenticité s’inscrit dans un changement de perception amorcé dès les années 60, où la ville est devenue synonyme de pollution, de bruit et de surconsommation alors que la campagne incarne désormais la nature, la solidarité, en bref, un retour à la terre. Les visiteurs se pressent pour découvrir le patrimoine gastronomique français. Chaque région y présente ses produits, ses recettes, ses traditions… Le Salon ne pourrait être compris sans analyser le rôle majeur qu’y jouent les collectivités territoriales. En effet, régions, départements, intercommunalités et communes investissent massivement dans cet événement. Ainsi, certaines collectivités utilisent l’événement comme un véritable outil de politique rurale. C’est notamment le cas du département du Cantal qui finance en partie la présence de ses éleveurs au Salon. Il promeut ses fromages AOP et soutient l’agrotourisme afin de conserver l’activité économique et l’emploi dans ce territoire rural de montagne fortement menacé par la désertification.

Conclusion : le Salon comme médiation

Le Salon de l’Agriculture 2026 n’est pas seulement une vitrine des productions nationales. Il est un test de cohérence : entre annonces et trajectoire, entre symboles et décisions, entre injonctions nationales et réalités locales. Il révèle une ruralité mosaïque, traversée par des crises mais aussi par des dynamiques de réinvention, et il place de plus en plus les maires au cœur des arbitrages les plus difficiles. En période de municipales, les candidats auraient tort de réduire le Salon à une étape d’agenda. Ce qui comptera, ce n’est pas d’y aller, mais d’en revenir avec une feuille de route et des décisions.

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