Les 15 et 22 mars 2026, les Français retourneront aux urnes pour les élections municipales, un rendez-vous structurant qui façonne concrètement la vie des territoires. À l’approche de cette échéance, deux dynamiques se dessinent avec une netteté croissante.

D’un côté, de plus en plus de responsables politiques font le choix de se présenter sans intronisation officielle, préférant mettre en avant leur nom, leur parcours ou leur ancrage local plutôt qu’une appartenance politique.
De l’autre, les listes citoyennes et sans étiquette se multiplient, très souvent revendiquées comme apolitiques (parfois en ne l’étant pas tout à fait) et portées par des acteurs de la société civile invoquant leur volonté de s’impliquer directement dans la gestion de la commune.
Face à ces évolutions, l’Institut des Décideurs Publics a souhaité examiner de près ce phénomène, à la fois pour en comprendre les ressorts et pour affiner son regard sur les transformations à l’œuvre dans les territoires. Ce nouveau souffle, lorsqu’il est sincère et apartisan, dynamise la vie politique locale et contraste avec un immobilisme national jugé persistant et le sentiment d’une « assemblée introuvable » (L’écharpe et les tempêtes, Frédéric Dabi et Brice Soccol. Editions de l’Aube, 2025).
Le « sans étiquette » : effacement partisan ou stratégie
assumée ?
Les candidatures de « figures” bien identifiées telles que Laure Lavalette à Toulon, Jean-Michel Aulas à Lyon, Sarah Knafo à Paris, Arnaud Robinet à Reims ou encore Catherine Trautmann à Strasbourg illustrent une tendance désormais bien installée. Bien qu’elles se présentent sans étiquette, ces personnalités disposent d’une assise politique parfaitement lisible. Leur trajectoire actuelle suffit à situer leur positionnement. L’absence de couleur politique ne brouille pas la lecture idéologique. Cette évolution confirme la montée en puissance d’une compétition municipale de plus en plus personnalisée, où la réputation et l’histoire politique individuelle comptent davantage que l’appartenance affichée à un parti.
L’objectif est multiple : éviter d’être directement associées aux dynamiques nationales, souvent perçues comme éloignées des enjeux locaux, élargir leur socle électoral et rappeler que, lors des élections municipales, les électeurs votent souvent davantage pour une personne que pour un parti.
Comme le souligne Cédric Szabo, ancien Directeur Général de l’Association des Maires Ruraux de France :
« l’action municipale repose surtout sur l’intérêt général et la coopération locale »
Cette évolution met en lumière une distinction de pratiques.
En effet, certains acteurs mobilisent le scrutin municipal comme un moment de visibilité et d’ajustement de leur trajectoire politique. À l’inverse, les listes citoyennes ou sans étiquette, constituées en dehors des appareils partisans, s’appuient parfois sur une expérience institutionnelle plus limitée ou une moindre maîtrise des enjeux techniques, administratifs. Cette réalité peut influencer à la fois leur stratégie de campagne et leur manière d’appréhender, une fois élues, l’exercice concret du mandat.
Sans étiquette n’est pas sans politique : une confusion
structurante
La montée en puissance des candidatures dites « sans étiquette » et des listes citoyennes recouvre toutefois des réalités multiples, qu’il convient d’analyser avec discernement. Derrière une appellation commune se dessinent en effet des dynamiques profondément différentes, tant dans leur origine que dans leurs logiques d’action.
D’une part, des personnalités politiques aguerries, disposant d’un parcours politique identifié, choisissent de suspendre l’affichage de leur appartenance afin de recentrer le débat sur leur ancrage local. Dans cette configuration, le « sans étiquette » relève moins d’un renoncement politique que d’une stratégie de présentation. D’autre part, émergent des listes portées par des citoyens issus de la société civile, parfois durablement éloignés des partis, qui revendiquent une implication directe dans la gestion des affaires locales. Ces initiatives s’inscrivent souvent dans une critique plus large des formes traditionnelles de représentation et traduisent une volonté de renouveler les pratiques démocratiques à l’échelle communale. Cette distinction est essentielle car elle conditionne la nature des projets portés, les modes de gouvernance envisagés et la manière dont s’exerce le pouvoir local une fois l’élection passée. L’expérience montre que l’exercice du mandat municipal confronte rapidement les élus – y compris ceux qui se revendiquent apolitiques – à des arbitrages, des contraintes budgétaires et des rapports de force institutionnels qui relèvent pleinement du politique.
En ce sens, les listes citoyennes ne s’extraient pas du champ politique ; elles participent plutôt à en redessiner les frontières.
Des marges rurales aux villes moyennes : un phénomène
qui change d’échelle
Longtemps cantonnées aux territoires ruraux, les listes « sans étiquette » et citoyennes s’étendent désormais aux villes moyennes. La circulaire du ministère de l’Intérieur du 2 février 2026 rappelle que les candidats restent libres de choisir une étiquette – ou de s’en passer – tandis que les préfets conservent la responsabilité d’attribuer des « nuances politiques ».
Depuis 2020, un amendement permet par ailleurs aux candidats sans étiquette de se présenter dans les communes de moins de 9 000 habitants sans qu’aucune nuance ne leur soit imposée à l’issue du scrutin. Cette évolution réglementaire accompagne une réflexion plus large sur la démocratie locale.
Le concept de « droit à la ville », formulé par le sociologue Henri Lefebvre, renvoie à l’idée que les habitants doivent pouvoir participer à la production de leur cadre de vie en pesant sur les décisions qui les concernent. Il vise ainsi à faire de la municipalité un pôle structurant de la démocratisation politique. Les travaux de Guillaume Gourgues soulignent aussi que ces initiatives traduisent une repolitisation du local : les habitants cherchent davantage à influencer les choix publics, à contester certaines orientations et à réinvestir les espaces de décision municipaux.
La commune comme laboratoire démocratique sous tension
Cette vitalité citoyenne s’inscrit dans un contexte institutionnel marqué par un affaiblissement durable de la participation politique. Les réformes engagées depuis 2008, notamment avec l’introduction du référendum d’initiative partagée (RIP), ainsi que les débats autour du référendum d’initiative citoyenne (RIC), ravivés lors du mouvement des Gilets jaunes, n’ont en effet que partiellement répondu aux attentes en matière de participation directe.
Les territoires apparaissent dès lors comme des espaces privilégiés d’expérimentation démocratique, là où l’échelle nationale donne le sentiment d’un fonctionnement plus figé et moins perméable à l’innovation citoyenne. Dans un article récent consacré au retour en force du couple maire-préfet, l’Institut mettait lumière une autre dynamique : le renforcement de l’État et la montée en puissance du préfet comme acteur structurant de l’action publique locale.
Face à cette recomposition, les listes citoyennes et les sans étiquette apparaissent à la fois comme une réponse et comme un symptôme. D’un côté, l’État consolide son rôle via les préfets ; de l’autre, les citoyens investissent l’échelon municipal comme espace de souveraineté démocratique. Ces dynamiques ne s’opposent pas frontalement : elles redéfinissent les équilibres traditionnels entre État, élus locaux et société civile.
Maires sous pression, citoyens en attente : un équilibre fragile
Les maires se trouvent aujourd’hui au cœur de tensions multiples. Selon une enquête commandée par l’Association des maires de France en 2024, 83 % d’entre eux jugent leur mandat « usant pour leur santé ».
Comme le résume David Marti, maire du Creusot :
« Il y a un niveau d’exigence de plus en plus fort de nos administrés. On attend trop des maires, mais ils n’ont pas réponse à tout. »
À cette pression s’ajoutent des contraintes budgétaires accrues, une hypertrophie étatique qui limite les marges de manœuvre et des attentes locales toujours plus élevées. Dans ce contexte, les listes citoyennes traduisent autant une aspiration démocratique qu’une difficulté structurelle à renouveler durablement les formes de gouvernance locale.
Observer les mutations pour penser l’action publique locale
L’Institut suit avec attention ces recompositions territoriales. Son rôle est d’observer, d’analyser et de comprendre les transformations qui redéfinissent les pratiques politiques locales.
Listes citoyennes, candidatures sans étiquette et retour en force du couple maire–préfet témoignent d’une même réalité : les territoires sont en mutation profonde.
Le discours des Français attachés à la sphère locale révèle un imaginaire centré sur la qualité de vie, le quotidien et la proximité. Alors que les crises internes et externes se multiplient, la commune apparaît à la fois comme un refuge et comme un espace de projection collective. Ce n’est pas un repli, mais une réaffirmation de la démocratie de proximité, une relocalisation du politique dans un « commun » vécu à l’échelle locale.
Comme l’écrivait Alexis de Tocqueville :
« C’est dans la commune que réside la force des peuples libres. »